Sur le chemin Stevenson, Eric Poindron arrive au Bouchet St Nicolas avec son âne et quitte doucement l'Auvergne pour le Gévaudan vers Pradelles et la vue plongeante sur le Lac de Naussac près de Langogne.  

Belles étoiles de Eric Poindron

Du Bouchet St Nicolas à Pradelles par le GR70
Eric Poindron

Du Bouchet St Nicolas à Pradelles par le GR70Escale à la nuit tombée. Dans ce pays où tout est gris, c'est l'hôte casqué et bleu horizon qui se charge de l'accueil. La pointe de son fusil Lebel indique la direction de la salle polyvalente qui sert de gîte d'étape. Maussade, le village attend le retour des dernières vaches. Tout y est couleur de bouse et de noir et blanc. Les seules taches vives sont celles des tracteurs à l'arrêt. A défaut d'armes, nous déposons nos sacs, les jambes et l'esprit fourbus. Halte bienvenue sur des lits de camp qui rappellent les couches des hôpitaux militaires de campagne. Le sac à dos sert d'oreiller ou de repose-pieds, selon les maux et les gênes. Le silence règne dans cette grande salle tour à tour de mariage, de loto, de noces d'or ou de fêtes patronales... Le repos et le silence, les vertus du jour...

Du Bouchet St Nicolas à Pradelles par le GR70A lire sur la carte le trajet parcouru, les souvenirs s'ordonnent. Oublié le hameau d'Ussel, négligé le GR. A travers tout, Par les champs et par les grèves comme dirait l'autre, l'inventeur du gueuloir. Les pieds dans la terre. Nos chemins ne sont pas sur les cartes. Noée a donné le la. Trente kilomètres et un peu plus à s'égarer. Premier enseignement manifeste: on peine à se suivre soi-même, à savoir où on était au juste.... Dehors, près de la salle polyvalente, les cris répétés de Noée qu'il faut loger avant la nuit...

- Elle n'est pas méchante, elle est joueuse...
Madame le maire parle de sa chienne, Isis, un cabot haut sur pattes qui nous saute au visage.
- Mon mari n' est pas encore rentré, mais il n'y aura pas de problème, vous pouvez la loger dans la grange à côté des mobylettes, ce sera le même prix que pour vous...

La femme du maire parle de notre ânesse comme s'il s'agissait d'un engin motorisé...
- Vous n'êtes pas les premiers, vous savez. Cet été, c'était la bousculade, des familles entières. On garde toujours un peu de foin jusqu'à l'automne. Cette fois, vous serez certainement les derniers. Mon fils s'occupera d'elle quand il ira nourrir les chiens. Allez plutôt vous doucher, ça vous réchauffera !

Cloche au Bouchet St NicolasBénie soit cette municipalité qui sait prévoir de l'eau chaude pour le passant. Sous la douche, c'est la réflexion en cascade. Aurons-nous de l'eau chaude tout le long du chemin ? quel sera le temps demain ? que nous réserve l' auberge ? Mon compagnon se rase en chantant pour la seconde fois de la journée. Comme si la barbe poussait plus vite au grand air.

Noté avant le repas dans mon carnet ce qui passe par la tête quand on marche en silence: "À propos de Selma, la femme des sables. Rien à écrire aujourd'hui... La terre est là, non point en bout de course, mais en début. Elle grandit comme un cerf-volant qui se cognerait dans les nuages. Coupé en deux, le voyageur qui tente d'écrire et l'apprenti écrivain qui voyage se reforment comme "ver de terre". Écrivain. Mon livre, si je l'écris, doit ressembler à la peau d'une bête sauvage. Je dois entrer dans l' animal, le dépecer avec force, tanner cette peau contre le froid. Je suis toujours armé. Frère Bison, je prends ton manteau, j' ai froid. Pardonne-moi. Je suis un Amérindien, un sauvage. Un beau sauvage les yeux dans la mousse et me savonnant le crâne sous l'eau chaude. " Redevenir à chaque instant un sauvage vierge de sens et d'esprit comme au premier matin. "C'est l'oncle Joseph Delteil, prophète malicieux, lutin lucide, qui chuchote à grands coups de tonnerre.

Du Bouchet St Nicolas à Pradelles par le GR70Dans La Figure du dehors, Kenneth White, le poète nomado-celtique, consacre quelques pages fulgurantes à mon oncle fou. L'illuminé de la tuilerie de Massane, le vigneron cosmique: "Le paléolithique, c'est la période de l'histoire où l'homme était nomade, bourlinguait par les forêts du matin au soir, vivait de la cueillette des fruits et des noisettes. Être paléolithique, c'est être casanier et cosmopolite à la fois: c'est rester tapi au fond d'une caverne pendant une saison, et pendant l'autre, faire des voyages extravagants. "Depuis trois jours, en dénichant des champignons et en les portant à ma truffe, en me baptisant le matin de l'eau des vallées, en allumant le feu - ce qui est interdit - et en gueulant des mots d'amour à la voix lactée, je me rapproche de la Delteillerie. À mon tour voyageur extravagant... Mon bivouac devient caverne. Cautériser nos vilaines plaies, nos exploits routiniers et la protection médicale qui nous affaiblit.

Loin des solitudes délimitées et de l'internement télévisuel. Sur un chemin du Monastier cet homme qui me demande pourquoi on fait ça. Pour prendre l'air, je lui réponds. Pourquoi on fait ça au juste ? Pour être en vie, pour les autres. Pour leur donner l'envie. Pour qu'à leur tour ils racontent leur marche, leurs rêves. Pour deviner un fils ou un frère à côté. Pour une histoire d'amitié, pour se sentir seul, avec le fils ou le frère. Marcher pour le raconter plus tard à ce même fils. Marcher pour être en vie, un peu plus. Marcher pour apprendre à dire merci, comme Diogène. Merci le chemin, merci la nuit, merci la douche, merci mon oncle Joseph, merci et encore merci. D'aucuns croiront que je me masturbe sous la douche, et c' est tant pis."

Auberge au lac du Bouchet Saint NicolasEt dehors, loin de mon fleuve qui se prend pour un fleuve, "on tire les volets", comme ils disent ici. Avant la soupe fumant on ramène les dernières vaches au village.

L'auberge du Couvige occupe le beau milieu de la rue centrale, coincée entre les fermes brunes et sombres. L'endroit semblait dépeuplé à cause de l'époque, à cause du Massif central, à cause... Entendu dès notre entrée : "Nous sommes crevés, on va se coucher de bonne heure, on a beaucoup roulé." La fatigue n'empêche jamais de se jeter sur la terrine aux cèpes. Nous brions de bon cœur, comme aurait pu écrire un poète coquillard. Potée auvergnate dans de belles proportions - la potée auvergnate ressemble à s'y méprendre à la potée champenoise. La différence, c'est le champagne. Les Champenois ont la manie d'ajouter du champagne dans tous les plats et de les rebaptiser, sans vergogne aucune, "cuisine champenoise". Que doit-on ajouter dans une potée de Haute-Loire pour qu'elle devienne auvergnate, du bleu ou un volcan d'Auvergne ?

Alléluia! Dans notre potée, le lard ressemble lard et les légumes aux couleurs vives comme dessins d'enfants arrivent en droite ligne des jardins du Bouchet St Nicolas. De beaux gros légumes pour les rats champs. Sans respiration ni digestion, il est question de fromage. Un large plateau de pays que réprimerait l'hygiène européenne, tout peuple de tome, de chèvre et d'arisons, un fromage d'ici au lait de vache, aux moisissures grignotées par de petites larves bleues, que l'on fait cuire dans une biche - comprenez un profond récipient de terre. Savoureuse à son tour, la cuisinière entre en salle — en scène — pour lier connaissance. Les deux mains solidement vissées à côté de nos assiettes, madame Andrée, qui s'ennuie ferme devant son lave-vaisselle, nous « entreprend ». À peine nos mastications terminées, il faut répondre aux questions. Petit aveu de sa part après les présentations.
— Moi je l'aime bien, Stevenson. Vous savez, je ne lis pas beaucoup mais en arrivant ici, je m'y suis mise; c'est normal de savoir qu'il s'est passé quelque chose d'important.

Hôtel au lac du Bouchet St NicolasElle se souvient des échos favorables qu'il fit du Bouchet St Nicolas. Elle récite. Les populations cordiales à l'auberge, les repas simples composés d'omelettes et de vins exécrables, les truies qu'on retrouve sous la table et puis le couple avec qui Stevenson partagea la chambre. L'homme était tonnelier et eut tôt fait de repérer en Stevenson un commis voyageur, un marchand de spiritueux. Lequel dut se cacher les yeux à l'instant de la toilette féminine mais aperçut toutefois le bras nu de la baigneuse. Enfin, c'est l'aubergiste de l'époque, ici au Bouchet Saint Nicolas, qui expliqua à l'apprenti ânier que battre sa bête était vain et qui lui apprit à se servir d'un aiguillon pointu à manier comme un estoc. Il suffisait de piquer légèrement le flanc pour manier savamment Modestine. Dès cet instant, Stevenson et sa compagne grise ne firent qu'un...

Du Bouchet St Nicolas à Pradelles par le GR70Madame Andrée a décidé de perpétuer la tradition et de cultiver le sens de l'accueil. Une auberge, c'est important pour le commerce local. Et puis elle aime ça. Quand elle reçoit des voyageurs, elle les écoute, ça la rend heureuse. Pour l'heure, elle parle, elle parle. De son commerce et du reste... Des cartes qu'elle vend à l'épicerie sur le sujet qui nous « concerne » et « qui peuvent toujours nous servir ». Au cas où on s'égarerait... Comment lui expliquer que l'égarement fait partie du contrat ? Oui, nous achèterons des cartes, et puis du fromage pour la route de demain. Elle tourne, sans lassitude aucune, autour de notre table et accepte sans hésitation de prendre un siège après le premier refus d'usage :
— Seulement si je ne vous dérange pas.

Son mari, occupé à regarder le football, n'a pas vu disparaître sa curieuse moitié. La salle à manger est ouverte sur le restaurant-épicerie, et la télévision beuglante impose ses commentaires fanfarons. On apprécie le football dans tous les coins de France, même au Bouchet St Nicolas, qui est à peine un recoin. Une fois installée à son aise, madame Andrée nous tend de nouveau le plateau de fromages. Faut en reprendre quand on va au loin. Ici personne ne marche le ventre vide, ça ne se fait pas. Quand la nuit se fait diffuse sur le village, vient le temps des confidences...

— Je suis une immigrée au Bouchet, je suis une vraie Ponote.
— Une quoi?
— Une habitante du Puy en Velay, les Ponots et les Ponotes... Ma mère était dentellière. Vous n'avez jamais entendu parler des couviges?

Sculpture en bois de Robert Louis Stevenson au Bouchet Saint NicolasS'ensuit une explication un peu écomusée. La couvige, c'est la réunion en plein air des dentellières, travaille, on chante, on critique, on s'inquiète - ou médit - des absentes. On allie l'utile - le filage l'agréable — le ragot. Comme on disait au lavoir, « ici on lave le linge et on salit le voisin ».
— Et puis l'hiver, les femmes se retrouvaient chez la béate...
Les béates étaient des femmes pieuses qui enseignaient la dentelle et le catéchisme. Puis vint Jules Ferry et sa loi sur l'école primaire. Les béates n'eurent plus le droit d'enseigner et la dentelle se mécanisa...

Madame Andrée s'absente et revient tout sourire, les bras chargés... Elle a remis la main sur une photo de 1910, du club en plein air où sa mère, alors petite fille... Maman en photo, la coiffe, la nostalgie sépia et chiffonnée.

— Je l'avais perdue depuis deux ans ! C'est incroyable, vous me portez chance. Je vous offre une verveine.

Du Bouchet St Nicolas jusqu'à Pradelles par le GR70L'épreuve des verveines, c'est un peu l'absinthe du paysan auvergnat. Madame Andrée apporte plusieurs flacons de couleurs différentes. La douce pour les jeunes filles, la moyenne pour les petits hommes et la « vraie » pour les estomacs de bûcheron... En crescendo, la dégustation. Des douceurs pour faire passer la potée. Les verveines se succèdent sous la surveillance de la patronne qui accompagne. L'estomac en prend un coup, l'esprit aussi. On se met d'accord sur la troisième, la vraie de vraie. Magie des « plantes » qui font oublier les courbatures et la fatigue. « Allez, la dernière, cette fois...»

En quittant l'épicerie-auberge du Couvige, ça tangue avec modération et les étoiles dispersées suivent le rythme de chaloupe. On dirait que les étoiles nous suivent. C'est jour de chance même si c'est la nuit. Belles étoiles... Elles se présentent à la suite et semblent défiler avec une habileté insoupçonnée. À croire que la verveine fabrique des étoiles... Phénomène assez rare, nous apercevons deux étoiles Polaires. C'est signe de beau temps. Deux fois plus d'étoiles, deux fois plus de beau temps, c'est le petit mot du soir.

Au cœur de minuit, deux hérons gris lèvent les yeux au ciel. Demain, nous aurons mal aux jambes, un peu à la tête, mais il fera très, très beau.

En route pour le Gévaudan
Le Gévaudan sauvage, montagneux, inculte, de fraîche date déboisé par crainte des loups. Stevenson

19 septembre, cinquième jour de marche. Réveillés par le chant de la vache et les rares rayons de soleil qui se faufilent dans la salle polyvalente. Les premiers gestes sont maladroits et douloureux. Dehors les vaches sont en état de marche, les paysans à l'œuvre et le ciel d'attaque. Après les achats promis à l'épicerie-auberge du Couvige, madame Andrée nous souhaite un bon voyage. « N'oubliez pas de parler de mon mari dans votre livre », confiante elle-même d'y figurer. Voilà, c'est fait.

Du Bouchet St Nicolas à Pradelles par le GR70Dans l'autre débit de boisson du village, le propriétaire engage la causette. L'âne qu'il a vu devant la porte l'a renseigné. C'est l'ancien maire. Il tient à montrer l'établissement où a dormi Stevenson. — L'auberge est fermée, mais j'ai racheté la licence...
Il faut le suivre. Visite guidée. Au passage, il désigne un bas-relief sur le mur d'une vieille ferme. Un âne cabriolant comme un garenne, avec d'étranges oreilles. C'est sa façon de montrer qu'il connaît son sujet et qu'il ne mène pas le badaud en bateau. Puis il ajoute, sûr de lui : « Il a peut-être été gravé en son souvenir. » Sauf que l'âne, comme la maison, semble dater du XVIIème siècle. Partir, c'est aussi croire aux histoires des passants, surtout quand elles semblent fausses. Le bon monsieur, casquette râpée, bleu de chauffe à l'ancienne mode sous lequel pointe une large cravate, continue volontiers à bavarder...
— La route est monotone après Le Bouchet Saint Nicolas, plate et triste. Vous n'apercevrez même pas le Mezenc — une chaîne de montagnes, une de plus. Je vais faire des achats à Pradelles, je vous emmène dans mon camion si vous voulez, on causera. Il faut comprendre, allez, ça me fait plaisir.

Les villages inhospitaliers de la veille, Bargettes, Courmarcès, peuvent suffire. Tope là pour le coup de main. Pour fuir l'Auvergne, gagner le Gévaudan. Une fois Noée solidement attachée, l'ancien maire reprend son cours magistral. Il donne des noms aux vaches sur la route. Montbéliardes, charolaises... Là-bas, au loin, derrière nous, c'est la Margeride . Encore des noms de vaches et quelques considérations sur le temps. Au fond, dans la vallée, c'est Pradelles, et là c'est le lac artificiel de Naussac.

— Je vous laisse à l'entrée du village, comme ça ceux de Pradelles ne croiront pas que vous tirez au flanc... Extrait de "Belles étoiles" Avec Stevenson dans les Cévennes, collection Gulliver, dirigée par Michel Le Bris, Flammarion. Commander le livre Du Bouchet St Nicolas à Pradelles par le GR70

L'Etoile Chambres et tables d'hôtes à La Bastide Puylaurent entre Lozère, Ardèche et Cévennes

Ancien hôtel de villégiature avec un magnifique parc au bord de l'Allier, L'Etoile Maison d'hôtes se situe à La Bastide-Puylaurent entre la Lozère, l'Ardèche et les Cévennes dans les montagnes du Sud de la France. Au croisement des GR7, GR70 Chemin Stevenson, GR72, GR700 Voie Régordane (St Gilles), Cévenol, GR470 Sentier des Gorges de l'Allier, Montagne Ardéchoise, Margeride, Gévaudan et des randonnées en étoile à la journée. Idéal pour un séjour de détente.